Alors ce saut spatial dans les ténèbres ? "To Boldly Go" ou plutôt "Home Sweet Home" ?
Star Trek Into Darkness :
huis-clos familial dans l’espace
Sorti en 2009, « Star Trek » de JJ Abrams avait fait grand bruit.
Trahison pour les trekkies purs ou véritable spectacle jouissif et humain pour une plus large partie du public, ce dernier épisode de la franchise « Star Trek », créée une cinquantaine d’année plus tôt à la télévision pour Gene Roddenberry, repartait à zéro : exit la nouvelle génération, au revoir discours scientifique authentique et bonjour rythme effréné, personnages davantage clichés et divertissement hollywoodien moderne.
La formule pop-corn avait bien prise du fait de ses équipes créatives, mais JJ Abrams peut-il réitérer un tel exploit pour cette suite prévue pour le 12 juin en France ?
En attendant « Star Wars Episode VII », saga concurrente mais différente (à quel point ?), « Star Trek Into Darkness » tient-il toutes ses promesses ?
Voyage stellaire dans les Ténèbres
Difficile de ne pas frissonner avec l’apparition sonore de ces cuivres, jouant ce motif en solo comme dans le premier film.
Le reboot de la franchise « Star Trek » en 2009 avait déjà été l’établissement d’une invention. Ou plutôt d’une réinvention.
D’une série télé et une série de films qui, avec le temps, avaient fini par prendre la poussière malgré tout ce qu’on pouvait en dire. A force, « Star Trek » avait mis de côté le grand public (notamment européen) et partait toujours plus loin aux confins de l’univers avec un équipage (nous) qui se réduisait d’année en année.
Mais à l’arrivée de JJ Abrams et ses équipes de Bad Robot dans l’Enterprise, le voyage devenait alors plus punchy, moins cérébral (hélas ?), plus dans l’action pure et le rythme effréné d’un épisode de série ne durant que 40 minutes (le triple pour le premier film).
De ce souvenir cinématographique, donc, subsiste un effet « série télé » : des personnages forts, creusés, définis précisément à partir de vastes clichés. Un peu comme dans l’excellente série « Lost » créée alors 5 ans plus tôt par le nouveau maître du divertissement. « Star Trek » onzième du nom, ou plutôt, nouveau premier du nom faisait un « back to basics », aujourd’hui à la mode un peu partout.
Revenir aux bases : les personnages. L’histoire. L’univers.
Faisant table rase sur un intelligent twist incorporant la timeline de l’ancienne franchise, JJ Abrams rebootait au sens propre la franchise « Star Trek ».
« Star Trek » repartait vers ces mondes inexplorés, en dépassant de nouveau l’ultime frontière, avec une énergie folle et optimiste, comme la série de Gene Roddenberry, sortie en pleine Guerre Froide pour illuminer l’imagination de millions de rêveurs et alors admirateurs de la course vers l’espace.
Ce dernier film boursoufflait presque les rapports d’un équipage haut en couleur, où chacun avait sa place, et où une cohésion et une énergie transpirait à chaque plan.
JJ Abrams insufflait une émotion supplémentaire en incorporant ses thèmes forts personnels proches de Spielberg : l’importance de la famille, l’ombre du père, la détermination de la poursuite des rêves, et la notion de destin.
Dans « Star Trek Into Darkness », suite du film de 2009, Abrams repart à l’abordage sur les mêmes notes que Michael Giacchino. Mais dès le départ, en plongeant d’autant plus dans l’action, sur un zoom frénétique et intuitivement moderne.
Les attentes sont énormes. Paramount n’a fait qu’exposer pendant des mois un penchant « The Dark Knight » pour sa nouvelle franchise étalon. Le film de Christopher Nolan de 2008 a clairement marqué les esprits et le tout Hollywood s’empresse de réitérer un tel exploit commercial, artistique, et public.
Seulement, est-ce que « Star Trek Into Darkness » se prête à une pareille ré-ré-réinvention ?
La séquence d’ouverture est en cela impressionnante. Mêlant phase d’exploration d’un nouveau monde, rappelant la série télévisée des années 1960, et action purement moderne, elle expose les personnages à la fin d’un troisième acte d’un autre film qu’on n’aurait alors pas encore vu. Un peu à la façon d’un « Aventuriers de l’Arche Perdue » ou d’un « Indiana Jones et le Temple Maudit », jadis réinventeur d’un tel principe scénaristique (merci à Lawrence Kasdan, futur collaborateur de JJ Abrams, mais nous y reviendront).
Les personnages sont réexposés à tous ceux qui aimeraient les découvrir pour la première fois.
Chacun a son rôle dans un quasi cliché, mais tous les comédiens se dépassent pour le transcender en même temps qu’Abrams joue avec sa mise en scène : McCoy (Karl Urban) grogne. Uhura (Zoe Saldana) sensualise ses passages. Scotty (Simon Pegg) hurle avec son accent unique. Spock (Zachary Quinto) raisonne mathématiquement en ne prenant pas le soin de parler avec son cœur au moment venu.
Et Kirk (Chris Pine) désobéi et ne tire plus seulement la couverture sur lui mais plutôt sur tout l’équipage : sa vraie famille.
Et c’est le thème clair de cet épisode : jusqu’à quel point iriez-vous pour protéger votre famille ?
Huis-clos familial
Lors de la séquence suivante, quasiment muette et seulement portée par la musique de Michael Giacchino (un peu comme la fin de certains épisodes de « Lost »), Abrams présente l’enjeu de cet épisode.
Un problème, vital.
Une famille, déchirée.
Un deal, malheureux.
Une fin, heureuse.
Et un méchant, déterminé : Benedict Cumberbatch, dont le seul regard sur un seul et unique plan fixe d’une poignée de secondes le définit pour tout le reste du film !
Cette séquence va alors servir de base à tout le film car un tel enjeu va être amené à être répété de façon monumentale pendant près d’une heure et demie. Jusqu’à quel point Jim Kirk, orphelin dans cet univers, peut-il compter sur sa famille, pourquoi, et comment.
Et que peut-il faire pour la protéger ?
Cette focalisation sur le personnage de Kirk et ses acolytes Spock, Uhura, McCoy et Scotty est alors presque regrettable : quid de Sulu et Chekov amenés au second plan ? La cohésion de l’équipe survolée dans « Star Trek » disparaît au profit d’une simple confirmation, amenée elle par une étonnante proximité…
C’est là que la réalisation de JJ Abrams devient intéressante. Car elle n’est plus seulement pensée pour le spectacle, le rythme (dont on pourra discuter sur la première heure du film), mais est définie par l’histoire même du long-métrage et les questions qu’elle aborde.
Abrams insiste donc sur les gros plans et dégaine même un cadrage ahurissant en plein milieu du film, spectaculaire… émotionnellement.
Ainsi, de la fin de ces deux séquences d’ouverture au climax, JJ Abrams se sert de ses plateaux pour enfermer ses personnages en quasi non-stop.
La tension montante, le ton de cet épisode chercher à froncer les yeux et à ne jamais sortir d’un cockpit, d’un vaisseau, d’un pièce, et la moindre sortie dans l’espace est prétexte à enfermer des personnages dans des combinaisons étouffantes (logique me direz-vous). Mais des combinaisons qui protègent du danger qui est extérieur.
Abrams renforce l’idée de cocon familial, ou d’un proche qu’on serre fort pour ne pas le laisser disparaître.
Le vaisseau USS Enterprise devient donc une maison. Une « Home » en anglais, confronté à une autre, cinq fois plus grande, et prête à avaler quiconque passera au travers de son passage.
Car le mot « Home » en anglais comporte un double sens qui ici prend tout son sens. « Home » sous entend « famille », et c’est exactement la dualité qui est exposée au fil de cet épisode spécial. Une maison contre une autre. Une famille contre une autre.
Une dualité qui représente aussi deux choix possible : celui de la raison et du cœur.
Un choix que le Némésis de cet épisode aura déjà fait, emporté dans sa tristesse d’avoir déjà perdu sa famille ; soit le parfait antagoniste de Kirk d’alors, déjà orphelin, et dont le seul réconfort est d’être emmitouflé avec la sienne dans sa « Home », qu’il doit protéger, en chef de clan qu’il est (Capitaine), contre l’autre.
Une « Home » des ténèbres menaçante, prête à s’écraser, avec tout le poids effroyable qu’elle comporte : de la culpabilité au sentiment déréglementé de vengeance.
Et une « Home » à protéger, pourtant prête à s’écrouler à tout moment, notamment sur l’autre « Home » de nos héros : la Terre.
Les scénaristes Alex Kurtzman, Roberto Orci et Damon Lindelof représentent d'ailleurs ce combat, ce duel par le danger de la destabilisation des montures (les vaisseaux) de chaque famille. Le danger est de fait la mise à terre (le syndrome de la chute) par son ennemi au travers d'un balet de menaces explosives.
Ces menaces, ces tensions et cette volonté d’enfermer les personnages rendent le film étouffant et lui permet de densifier à chaque fois un peu plus ses séquences d’action-aventure, toujours plus spectaculaire et dont chaque effet spécial, visuel et sonore (merci Ben Burtt) est un régal pour tout cinéphile qui se respecte.
Des séquences pourtant à l’air libre, mais dont chaque issue est d’enfermer le personnage qui s’en sort dans une nouvelle prison, ou plutôt, une nouvelle unité de lieu.
Unité d’une équipe, unité de lieu, unité de temps
Et c’est une des nouveautés de cet épisode.
Contrairement au précédent, qui faisait des sauts dans le temps assez large et dont l’action principale se déroulait à plusieurs endroits sur plusieurs jours, « Star Trek Into Darkness » s’aventure que dans de rares lieux différents, la plupart du temps, restant les occupants de l’Enterprise restant enfermés dans le vaisseau pour n’en sortir qu’en cas d’extrême besoin (quand ils ne sont pas eux-mêmes catapultés suite à une explosion).
Plus encore, « Into Darkness » privilégie l’action non pas en multipliant les séquences spectaculaire, mais plutôt en jouant la carte John « Die Hard » McTiernan de l’unité de temps : le récit se déroule ainsi sur un seul jour (ou deux).
Cette frénésie temporelle emporte alors le film sur un rythme efficace mais perturbant, et qui efface malheureusement certains personnages au profit d’un tout action et d’une focalisation sur les personnages cités précédemment.
Un rythme, sans cesse relancé par de nouveaux mini-enjeux digne d’une sérié télévisée, dont l’un des plus inventifs découle du précédent épisode ; à savoir SPOILERS SPOILERS SPOILERS l’existence d’un deuxième Spock plus âgé, venu de l’univers parallèle, et dont la connaissance des événements précédents rendra le climat encore plus oppressant.
FIN DU SPOILER
C’est peut-être là que le bas blesse et cette suite de « Star Trek » est peut être moins punchy.
Car là où le premier épisode était un condensé de plusieurs épisodes de vies des personnages, celui-ci se présente davantage comme un super épisode aux mises plus limitées, et appelant donc moins à une suite substantielle.
Une chose loin d’être désagréable, mais qui laisse une impression paradoxale de produit non fini, qui nous laisse sur notre faim (en cela nous remercierons Paramount d’avoir montré tout le matériel spectaculaire dans les bandes-annonces).
L’unité de l’équipe est mise à mal car c’est le chef de famille qui est ici remis en question, sur une unité de temps et une unité de lieu.
« Star Trek Into Darkness » peut ainsi aussi être vu comme un film sur l’unité et dont le cœur, le véritable climax, n’est pas l’action mais plutôt bien l’émotion.
Restent en tête ces incroyables images dont seul JJ Abrams a le secret et dont clairement, la véritable force est la caractérisation des personnages et leur humanisation au milieu de cette débauche d’effets spéciaux, tous aussi incroyables les uns que les autres et à voir uniquement sur Grand Ecran.
De quoi être rassuré sur le lancement d’un nouveau voyage dans une galaxie lointaine, très lointaine ?
Que la Force soit avec lui !
Master Class de JJ Abrams, enregistrée après la projection du film du vendredi 26 avril 2013 au Pathé IMAX Quai d'Ivry. Avancez à 13:30.
"Star Trek Into Darkness" de JJ Abrams. Avec Chris Pine, Zachary Quinto, Karl Urban, Zoe Saldana, Simon Pegg, John Cho, Alice Eve, Anton Yelchin, Peter Weller et Benedict Cumberbatch.
Au cinéma le 12 juin.
William Mondello
Crédit : Paramount Pictures


















